Exposition Sean Scully au Musée des Beaux-Arts de Caen


Durant cet été 2000, le musée des Beaux-Arts de Caen expose environ une centaine d'estampes de Sean Scully ; cette exposition est le fruit d'une collaboration avec trois autres musées (Vienne, Gravelines et Wuppertal) et la galerie Lelong.
Lors du vernissage qui a eu lieu le 1er juillet, j'ai eu la chance et le plaisir de pouvoir bavarder avec l'artiste et de lui poser quelques questions, auxquelles il a eu la gentillesse de répondre.
Voici ce qu'il nous a déclaré sur son parcours artistique et sur ses œuvres. Les citations ont bien sûr été traduites...

Sean Scully par lui-même
Lors de ses débuts, il a adopté un style figuratif , avec une prédilection pour les personnages et les natures mortes. Ce qui l'attirait surtout, c'était l'expressivité de la peinture, et à l'époque il se plaçait "sous l'influence de Matisse, Van Gogh et des expressionnistes allemands".
Mais après ses études, il se passionne pour les travaux de Mondrian et de Rothko, et il se tourne résolument vers l'abstraction, qu'il trouve "plus intéressante en termes de rythme". Sa production d'alors s'apparente à celle de l'op'art.
Cependant, son souci de l'expression ne se satisfait pas de ce style trop lisse, et il finit par conclure que cette manière de peindre reste "trop abstraite et pas assez expressive". Il se pose alors la question suivante : "Comment fusionner le rythme de Mondrian et l'expression de Matisse?" ; il résoud ce dilemme en s'engageant dans la voie qu'il suit depuis une dizaine d'années, qui consiste à peindre des motifs géométriques sans gommer le geste de l'artiste ni les artefacts du medium, ou comme il le dit lui-même : "peindre les objets abstraits comme des personnages". Il se place ainsi "à mi-chemin entre l'expressionisme de Baselitz et l'abstraction géométrique ou conceptuelle".
En fait, ses oeuvres sont souvent inspirées de ce qu'il voit et photographie sur les murs des villes ; ses prises de vues suivent en cela l'exemple de Brassaï, dont il adore les vues des murs parisiens.
Il se sent "très proche des peintres européens", et rejette l'influence de Stella sous laquelle les critiques américains le placent souvent ; il préfère nettement s'inscrire dans la suite de François Morellet, Bridget Riley et Jesus Rafael Soto. De même, tandis qu'il trouve Sol Lewitt "trop structurel", et Robert Ryman "intéressant mais formaliste et abstrait", il préfère regarder attentivement les tableaux d'Edouard Manet.
Sean Scully vise à faire entrer dans l'abstraction le type d'associations et de nuances que l'on ne rencontrait auparavant que dans l'art figuratif. Toutes ses couleurs sont complexes et proviennent de ses souvenirs du monde concret. Il les utilise pour rendre humain le grillage de la ville.

Mon avis, mes impressions
J'adore l'abstraction géométrique, alors forcément ce que fait Sean Scully me plaît beaucoup ; ses oeuvres sont très reposantes, jamais provocantes ni outrancières. On y rencontre une perfection formelle qui n'est jamais monotone grâce à l'infinie variété des motifs qui composent les tableaux, et une sensualité dans les traits et  les couleurs qui ont laissé passer toute l'émotion du créateur.
Sean Scully possède un côté "artisan" ; il me fait penser à un Compagnon du Tour de France : il emploie des techniques traditionnelles (c'est tellement rare...), accorde la prééminence à une forme rigoureuse, et après cela seulement il laisse sa fantaisie s'exprimer délicatement dans les limites qu'il a soigneusement fixées. Les "séries" sont des manifestations très claires de cette manière : ce ne sont pas des inventaires comme ceux de Sol Lewitt, mais bien une sélection d'objets ayant chacun une personnalité.
Par ce soin accordé aux détails, l'art de Sean Scully nous dit que chaque case d'un échiquier a son histoire, que chaque brique d'un mur a ses blessures. Sur de simples plans, des traces plus ou moins visibles sont là comme des cicatrices et témoignent de la vie passée de l'objet. Les couleurs ne sont pas celles du printemps qui éclate (il n'y a quasiment jamais de vert), mais rappellent la patine des vieux murs : noir, gris, blanc cassé, bleu pastel, ocre et surtout rouge brique.
Les œuvres de Sean Scully dégagent ainsi une douce mélancolie, celle du Temps qui passe sur toute chose ; la forme est toujours là, intacte, mais les couleurs sont moins brillantes qu'à la naissance, les matières ont la sensualité des choses patinées et polies par l'usage ; les objets de Sean Scully ont déjà eu une vie bien remplie. Et si le Temps a commencé son travail sur ces objets, n'est-ce pas une manière de nous rappeler qu'il œuvre aussi sur les êtres ? Sean Scully semble ainsi rejoindre les maîtres de la nature morte (des 17è et 18è siècles, surtout) où il était important de symboliser par certains détails (les fleurs qui se fanent, etc...) l'inéluctable usure du Temps et le grand mouvement cyclique du Monde.

N'hésitez pas à m'écrire pour me donner vos commentaires.


Sean Scully et Jean-Pierre Viallaneix, maire adjoint de Caen chargé du patrimoine,
devant une toile monumentale de l'artiste.